Journal de bord, septième jour de l’année 2015. Cerveau continue produire mots. Doigts tapotent mots sur clavier. A la relecture apparaît histoire. Ça tombe bien : on aime ça les histoires.
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Il marchait seul dans la forêt lorsqu’un frisson lui parcourut le dos.
Il ne se souvenait plus depuis quand il avait cessé de courir. Où était-il maintenant ? Combien de temps avait-il couru ? – Ses grands yeux bruns – Reprendre son souffle déjà… La lame glacée le long de sa colonne vertébrale l’avait figé sur place mais avait eu le bénéfice de lui remettre un pied dans la réalité. Il avait froid et pourtant la sueur inondait ses vêtements. – Ses longs cheveux aux reflets dorés - Une sensation qu’il ne connaissait que trop bien commença à monter en lui en vagues rapprochées. La nausée le plia en deux - Son sourire apaisant – les mains crispées sur ses genoux pour tenter de la réprimer. Ses doigts picotaient. Son cœur accélérait violemment le mouvement. L’envie de vomir se faisait de plus en plus forte – la courbe de Ses hanches qu’Elle trouvait trop larges – tellement forte, trop forte… Il avait l’impression que le flot ne tarirait jamais. Le sang battait ses tempes, lui donnait l’impression que sa tête allait exploser. Lorsqu’il n’eut plus rien à vomir, que les tâches noires devant ses yeux commencèrent à s’estomper, il se redressa – Sa façon un peu gauche de danser - et essuya sa bouche du revers de la main, toujours chancelant. Puis il comprima ses yeux plein de larmes. Des tremblements s’emparèrent de chacun de ses membres. Il vivait un vrai cauchemar. Mais de celui-là, on ne s’éveille pas. Pas Elle. Non, pas Elle. Elle ne pouvait pas – Sa façon de caresser la joue des enfants le matin pour les réveiller tout en douceur – le laisser-là, seul. C’était impossible, irréel. Tous ces gens là-bas, leurs amis, leurs familles, tous ces gens qui l’avaient regardé avec tant de sympathie et même de la pitié dans les yeux. Tous, ils savaient. Il ne La reverrait jamais. C’était fini.
Mais ça n’avait jamais été au programme de leur vie, ça ! Ils s’étaient pourtant mis d’accord au départ : jusqu’à ce que la mort vous sépare ! Oui, certes, mais pas aussi tôt ! Ils s’étaient promis d’être toujours là l’Un pour l’Autre. Depuis le premier jour. Depuis la première fois où il l’avait honteusement et lourdement dragué parce qu’il savait que c’était Elle. Ils s’étaient promis de rester ensemble. Et puis pour les enfants aussi. Après tout - comme Elle tirait la langue quand Elle se vernissait les ongles de pied - ils les avaient faits à deux. Pourquoi ce serait à lui de les élever seul maintenant, hein ? C’était juste ça ? C’était ça qu’elle voulait ? Non, bien sûr que non, espèce d’abruti. Elle ne voulait pas partir. Elle ne l’avait pas choisi. C’était la vie qu’il l’a quittée Elle, pas le contraire. Et ça n’était pas possible. Non. C’est pour ça qu’il s’était enfui. Il avait tenu jusque-là. Jusqu’au cimetière. Après que la boîte où l’on avait enfermé son Amour ait été descendue – sa bouche moqueuse - d’où elle ne remonterait jamais. Il ne pouvait plus. Il avait vu les gens commencer à se rapprocher de lui, les bras tendus, les yeux brillants. Il y avait alors eu comme un déclic. Un trop-plein. Ils n’y pouvaient rien, mais chacun d’eux lui rappelait l’immense vide qu’allait être sa vie maintenant. Alors il s’était retourné - Ses éclats de rire interminables quand il Lui racontait des conneries grosses comme lui - et avait commencé à marcher vers la sortie. Les voix qui l’appelaient derrière peinaient à se frayer un chemin dans le bruit des graviers qui crissaient sous ses souliers vernis. Mais les voix atteignaient toujours ses oreilles alors il avait accéléré le pas. Une fois la grille franchie, il s’était mis à courir. Quelques-uns de ses amis tentaient de le rattraper, il les entendait arriver derrière lui. C’était hors de question. Si une seule personne lui disait encore que « tout allait bien se passer, surtout si tu as besoin, n’hésite pas », il allait péter un câble et certainement frapper quelqu’un. Tout ce dont il avait envie – la façon dont Elle soupirait quand il La caressait juste comme Elle aimait - c’était d’oublier. Il ne voulait pas de cette vie. Pas sans Elle. Avec Ses enfants. Leurs enfants. Leurs enfants à la même peau porcelaine. Aux mêmes tâches de rousseur sur les pommettes. Aux mêmes grands sourires. Il se sentait coupable d’avoir cette pensée mais allait-il supporter de La voir dans leurs visages ? De L’entendre dans leurs expressions ? Ils Lui ressemblaient tellement… Il ne se sentait pas assez fort pour ça. Ses jambes ne le portaient même plus. Jamais il n’arriverait à rentrer - comme Elle fredonnait en se préparant dans la salle de bains le matin - et ce serait sûrement aussi bien. Il se laissa couler le long d’un arbre un peu plus loin, puis se recroquevilla sur le sol humide. Voilà ce qu’il allait faire : plus rien. Attendre peut-être. Mais attendre quoi ? Elle n’était plus là. Elle était morte, putain !! Il n’avait plus rien - comme Elle collait ses pieds glacés sur ses mollets à lui le soir quand il faisait froid - plus personne à attendre ! Il serra ses mains autour de son crâne comme pour s’empêcher de penser, s’empêcher de se rappeler tout ce qu’il avait aimé en Elle, en vain. Jamais il n’aimerait à nouveau. Il les entendait se rapprocher et il n’avait envie de voir personne. Il aurait voulu qu’on l’oublie, qu’on le laisse là. Les yeux fermés, le cœur brisé, la colère au bord des lèvres, il s’apprêtait à rejeter en silence les malheureux qui s’avançaient vers lui, les feuilles bruissant plus fort à chacun de leurs pas. Mais ce fut juste une petite main fraîche qu’il sentit se poser sur la sienne. Puis une petite tête s’appuyer contre son flanc. Une petite bouche d’un autre petit visage déposa un baiser dans ses cheveux puis se posa sur son front. Il n’osa pas bouger tout de suite. Leur présence était à la fois terriblement douloureuse, et tellement naturelle. Si naturelle qu’elle en était rassurante. L’évidence éclaboussa soudain le tréfonds de son âme.
Alors il se redressa doucement. Une fois debout, il sentit dans chacune de ses mains se glisser leurs petits doigts. Il ouvrit les yeux sur les petits visages ronds ornés chacun de deux grands yeux bruns.
Dans un sourire, il leur dit : « Venez. Il est temps de rentrer à la maison, les enfants. »
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© Vanessa TERTRIN - 2014
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