Me voilà de retour avec un texte que j'avais écrit il y a un moment de ça. A la base je voulais l'intégrer dans une pièce de théâtre, mais il me paraît désormais faire trop tâche au milieu des autres scènes.Voilà donc le moment de vous en faire profiter ! J'y ai créé un personnage que j'aime beaucoup, hommage à tous ces gens de la campagne avec leur parler, leur préoccupations un peu triviales, mais même si le personnage fait rire, ce n'est que le reflet de la tendresse que j'ai pour le milieu dont je suis issue. Et puis forcément, c'est écrit comme on parle, essayez donc de l'entendre plus que de le lire ! Enjoy !
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J’vous jure ! J’ai encore du mal à y croire ! Et apparemment vous aussi… Ah ben si, vu vot’ tête, vous avez pas compris ! Le mieux, c’est que j’reprenne depuis l’début.
Bon, donc ben comme je vous l’disais, samedi matin, je suis arrivé au boulot plus tôt. Ben oui parce que la veille, j’étais parti un peu plus vite. Je fais souvent ça le vendredi, vu que je retrouve les copains pour jouer au poker et que j’ai un peu de route à faire. D’ailleurs, Vendredi en huit, j’ai une partie, là, eh ben ma petite dame, je vous dis pas comment je suis remonté ! Faut pas que je la rate celle-là parce que ils m’ont plumé les salauds, ah c’est pas des tendres, les copains. J’avais pas un bon jeu aussi faut dire. On a une bonne main ou on l’a pas et la partie elle presque jouée quand on prend les cartes en main, hein. On peut se rattraper aussi, hein, faut pas croire, moi c’est ça qui plaît dans le poker, c’est le suspense, voyez. Et là vendredi, j’étais pas en veine, mais alors pas du tout. Mais j’vais prendre ma revanche, hein ! Hein ? Pourquoi que j’parle de ça ? Ben oui c’est vrai ça, pourquoi que j’parle de ça moi déjà ? Ah oui je vous disais, je pars un peu plus vite le vendredi soir. Mais bon je reviens toujours en avance le samedi matin pour compenser, hein ! ‘Dame oui, parce que forcément, le vendredi soir, j’ai pas trop le temps de finir de ranger donc je fais ça le samedi matin, quoi. Ca fait longtemps que je bosse dans cette déchetterie alors j’ai l’habitude de faire comme ça. Ca dérange personne en plus. Enfin, maintenant ça dérange plus, parce qu’avant la mère, elle aimait pas trop quand je faisais ça. Elle disait toujours : « Quand tu commences quelque chose, faut le finir. » C’était une sacrée bonne femme, la mère ! Hein ? Vous la connaissiez pas oui, c’est vrai. Hein ? Oui, oui, je poursuis.
Et puis bon, ce samedi matin, donc, eh ben y’avait un gros matelas posé contre la grille de l’entrée. J’vous dis pas, j’étais en colère ! Ben oui, parce que, vous comprenez, le samedi, c’est le jour où il y a le plus de monde ! Ils viennent tous en même temps ! Remarquez, faut les comprendre les gens, ils travaillent toute la semaine, ils peuvent pas faire autrement. Alors bon bah, quand ils ont du temps libre, ils font ce qu’ils peuvent pas faire quand ils bossent. Je comprends bien mais moi ça m’arrange pas tout le temps, parce que ça me double le boulot à faire, quoi ! Et puis quand fallait que je m’occupe de la mère, eh ben c’était encore pire, parce qu’elle, quand c’était samedi, ben c’était jour du poulet, et j’avais pas intérêt à arriver trop tard sinon le poulet était trop sec et elle gueulait la mère ! Enfin, faut dire aussi qu’elle gueulait un peu tout le temps. Pour rien en plus ! Comme un putois ! Ah ben nom de d’là, fallait pas l’emmerder ma daronne ! Hein ? Oui, je poursuis, oui.
Enfin bref, donc y’avait, comme je vous le disais, un matelas posé devant l’entrée, appuyé contre la grille. Et moi - je le dis tout le temps d’ailleurs – je veux pas qu’on laisse des trucs devant la grille ! Surtout pas les encombrants ! Parce que un matelas, j’appelle ça un encombrant. Et moi je dis toujours : « les encombrants pas devant la grille ! » Enfin je dis plutôt : « on laisse rien devant l’entrée » mais bon ça marche aussi pour les encombrants, enfin les gros trucs quoi. C’est vrai, c’est pas compliqué de revenir quand c’est ouvert, y’a un panneau avec les heures d’ouverture sur la grille. Quand c’est fermé on laisse pas ses déchets devant la porte. C’est vrai, quand la banque est fermée, ils posent pas leurs chèques devant l’entrée ! Eh ben là c’est pareil ! Enfin, presque, parce que bon, ils tiennent moins à leurs déchets qu’à leurs chèques et c’est bien normal, mais c’est pour montrer, vous voyez. Moi ma mère, elle disait toujours : « Mets pas tes chaussettes sales par terre à côté du panier à linge sale. » En même temps, c’est vrai que je sais pas pourquoi je le faisais pas directement, c’est pourtant pas dur. Alors elle gueulait encore. Faut la comprendre, hein, elle bossait toute la journée dans les champs ou à l’étable avec les bêtes, elle avait pas que ça à foutre de ramasser le bordel derrière moi, la pauvre bonne femme. Enfin, qu’elle repose en paix là où elle est, la petite mère. Hein ? C’est gentil, ça, merci. Boh ça fait plusieurs années maintenant, je me suis fait une raison. Et puis elle était plus la même depuis que l’père était parti. Hein ? C’est vrai que ça n’a rien à voir avec cette affaire, oui. Ben je vais poursuivre alors.
Alors bon, moi je vois le matelas et je me dis qu’on est samedi matin et que c’est la plus grosse journée de la semaine. Forcément. Et je suis tout seul pour le bouger ce truc ! Alors bon. Du coup, je l’ai déplacé un peu comme je pouvais, mais j’ai eu un peu moins de scrupules à pas faire trop gaffe parce qu’il était pas récupérable. Sinon, j’essaie toujours de faire attention. C’est vrai, pourquoi pas permettre à des gens que ça intéresse de récupérer ce qu’ils veulent. Sinon c’est du gaspillage. Faut voir ce que certains jettent ! Des trucs tout neufs ! Tiens par exemple, un jour des gens sont venus jeter une chambre de gamin pratiquement neuve, juste parce qu’ils déménageaient ! Au lieu de la revendre ou de la donner, je sais pas moi ! Et en plus, ils l’ont cassée complètement avant de la jeter pour que personne ne la reprenne après. Heureusement ils sont pas tous comme ça. Ah, j’pourrais en raconter des choses, avec tout ce que je vois ! La mère, elle en a entendu des vertes et des pas mûres, parce que je lui racontais à la pauvre bonne femme, le soir, comme ça, ça lui faisait de l’animation.
Mais bon… Donc le matelas, je l’ai fait tomber d’abord à plat, quoi. Oui parce qu’il cachait la serrure donc je pouvais pas ouvrir. Ben la serrure de la grille de la porte d’entrée principale de la déchetterie ! Faut suivre, ma petite dame. Hein ? Bon. Donc j’ai ouvert après et puis j’ai tiré le matelas jusqu’à la benne. Forcément c’est celle qui est tout au fond, en plus. Et là, j’vous dis pas tout seul, pour le mettre dedans ! C’est que c’est lourd ces conneries-là ! Mais bon, j’ai réussi quand même. Je l’ai poussé pour le faire tomber et puis voilà, quoi. Ensuite, j’ai fait mon boulot comme d’habitude. Je suis allé ranger ce que j’avais pas rangé la veille comme je vous disais tout à l’heure. Et puis, comme j’avais fini, je suis retourné voir si le matelas prenait pas trop de place dans la benne, vu que je l’avais mis n’importe comment. Mais le samedi, je peux pas me permettre de perdre de la place dans une benne ! Parce que, comme je vous disais, c’est le jour où y’a le plus de monde. Et puis, j’aime pas ça laisser en désordre, parce que la mère elle m’a bien élevé, et elle m’a appris à ranger correctement. Hein ? Oui, je poursuis, oui.
Donc quand j’ai regardé, j’ai vu que le matelas était totalement de travers et qu’il prenait plein de place. Donc je suis descendu dans la benne pour le déplacer. Je peux vous dire que c’est pas facile de bouger un truc dans tout ce fatras, surtout un encombrant ! Mais je suis aussi solide qu’était le père, moi ! La mère elle le disait tout le temps : « Mon gars, t’es aussi solide que ton paternel ! » C’est qu’on a de qui tenir, hein, c’est une sacrée lignée de costauds ! Hein ? Le matelas ? Oui. Bon. Je voulais le mettre debout sur un côté, vu que c’est comme ça qu’il aurait pris le moins de place dans la benne, vous voyez. Alors je l’ai levé, et c’est là que les ai vus. Mais je savais pas encore bien ce que c’était à ce moment-là, vous voyez. En tombant, le matelas s’était déchiré sur l’autre côté, celui qu’on pouvait pas voir du haut - le dessous, quoi – enfin je pensais qu’il s’était déchiré. Mais après, en regardant mieux, j’ai vu qu’une des coutures avait été refaite. Oui parce qu’à la maison, pour pas dépenser trop, vu qu’on était pas ben riches, c’était la daronne qui reprisait tout ce qui s’usait trop vite. C’est que maintenant les jeunes, ils s’emmerdent plus avec ça. Quand la chaussette est trouée ils la jettent, mais dans l’temps, ben les vieux, ils pouvaient pas se permettre de cracher sur une bonne paire de chaussettes. Donc ils les reprisaient, voyez. Mais les jeunes, faut les comprendre aussi quelque part. Parce que la came maintenant, les fripes par exemple. Ben c’est d’la merde ! Ils te fabriquent un maillot de corps en Chine, ils t’amènent ça en France, ils te vendent ça une poignée de sous, donc tu te dis pourquoi j’achèterais pas ! Et puis en plus, la plupart du temps, je suis sûr que c’est des pauvres gosses, des pauvres petits chinois qui sont forcés à travailler qui font ça ! Hein ? De quoi dans le matelas ? Ah oui, j’ai vu un truc, oui. D’abord j’avais aperçu quelque chose qui dépassait. Vous imaginez ma tête quand je me suis rendu compte que c’était un billet de banque, en francs ! Ceux qu’il y avait juste avant l’euro, vous voyez. Comme c’était pas encore tout à fait l’heure d’ouvrir, je suis remonté pour aller chercher un cutter pour ouvrir un peu mieux le tissu. J’ai fouillé tout l’intérieur du matelas, et j’en reviens toujours pas de ce que j’ai trouvé…
J’ai tout ramassé dans des sacs, vous savez, des petits sacs plastiques, ceux qu’on vous donne à la caisse pour ranger vos courses – enfin qu’on donnait parce que maintenant on n’a plus le droit, mais faut comprendre, ça pollue et tout, mais moi j’suis habitué à en avoir parce que la mère elle en faisait des sacs poubelles, voyez, c’était un peu du recyclage à sa façon – et je les ai ramenés dans mon bureau. J’appelle ça mon bureau, parce que c’est là qu’il y a un bureau, mais c’est un préfabriqué avec des toilettes, mes outils et mes affaires, quoi. Heureusement que la mère est pu là pour voir mon bureau parce qu’elle me ferait jeter la moitié des affaires qui sont dedans. Elle me dirait : « Mais pourquoi qu’tu gardes ça ? ça sert à rien ça ! » Enfin bon. Donc je les ai posés là, les sacs, vu que y’avait des gens qui commençaient à arriver. Deux cent quarante mille francs ! Vous vous rendez compte ?! Ben pas moi… j’arrive pas… En euros ça fait… euh… ça fait beaucoup, quand même ! Tenez, regardez, j’ai même fait le détail sur un petit carnet : j’ai tout écrit, bien précis. C’était plus facile pour compter, d’abord, et puis je me suis dit que ça m’aiderait peut-être à y croire, vous voyez. Et puis j’aime bien quand c’est bien clair. J’dois tenir ça d’la mère. J’ai tout noté, tout en petites coupures ! Je peux vous dire que j’ai bien cherché dans tout le matelas pour voir si y’en avait pas d’autres. Et puis j’ai tout recompté, au moins quatre fois !
Moi je crois que c’est un petit vieux ou une petite vieille qui voulait pas déposer ses sous à la banque. Y’en a plus qu’on ne croit qui font ça. Dans mon village, d’ailleurs, j’en connais au moins deux qui cachent leur argent chez eux. Enfin un maintenant, parce que l’autre, elle est en maison de retraite depuis trois semaines. Même la mère, elle avait caché des sous dans ses bas de laine, dis donc ! Elle était prévoyante aussi, la mère. Heureusement ces petits vieux, ils le disent pas à tout le monde qu’ils font ça. Mais moi je trouve ça risqué quand même. Moi je pense à un ancien, parce que ce ne sont que des billets en francs et pas en euros. Les personnes âgées, elles ont beaucoup de mal avec le changement de monnaie. La mère, elle a jamais compris. Le père il a pas eu le temps d’essayer lui, c’est encore aut’chose. Paix à son âme, pauv’bonhomme. D’ailleurs y’en a plein qui se font arnaquer avec ça. C’est pour ça que je me dis que c’est un ancien qu’a planqué du blé dans son matelas. Hein ? Ah non, non ! Ben non, moi je peux pas savoir à qui c’était. Parce que j’ai bien pensé à chercher qui avait déposé le matelas devant la porte de la déchetterie, mais c’est pas évident. Tenez, j’ai même mis une affiche sur la grille, regardez. Je vous en ai apporté une pour bien montrer. Comme quoi, je suis quand même honnête, voyez. J’aurais pu, fermer ma gueule et tout garder, hein ! Mais la mère de là-haut elle aurait pas été fière. Oh non ! J’ai mis sur l’affiche de m’appeler. Bon bien sûr j’ai pas mis pourquoi. Pas con ! Mais personne m’a appelé ! Et pourtant je l’ai laissée au moins deux semaines ! Bon, on peut penser que ça fait pas longtemps, mais faut me comprendre… Tout cet argent à garder chez moi… ça fait beaucoup trop !! C’est pas trop sûr, quoi…
Alors c’est pour ça que je suis venu vous voir. Je savais pas trop quoi faire. Au début je m’suis dit : « Mon petit gars, c’est le ciel qui t’envoie ça ! T’as mérité d’avoir trimé toute ta chienne de vie. » J’ai pensé aux vieux là-haut en me disant qu’il auraient voulu que ça marche bien pour moi. Ils m’auraient dit de le garder. Sûr ! Et puis après, je me suis dit que ce serait mieux quand même de vous l’apporter, parce qu’on m’a dit que c’était ce qu’il fallait faire. Donc me voilà. Euh, on m’a dit que quand on trouvait de l’argent comme ça, on pouvait le garder, non ? Ou y’a un truc peut-être avec un délai d’un an, je sais plus trop… Mais bon, j’ai bien fait de venir, non ?
Donc euh, madame la gendarme, je peux le récupérer maintenant l’argent, non ? Non ?
© Vanessa TERTRIN - 2013
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