Ce 7 janvier, je marchais comme d’habitude sur ma route à moi, plus ou moins droite, plus ou moins brumeuse. Le canard est tombé à mes pieds, m’éclaboussant de quelques taches de sang. Je l’ai regardé un instant, incrédule. Je l’ai contourné et fais un pas en avant. Je me suis arrêtée encore. Et je me suis retournée vers lui. Je me suis rapprochée timidement et assise à ses côtés. Je le connaissais ce canard. Je l’avais entendu bien des fois. Lu son nom sur le dos d’autres canards, dans la toile de bien des araignées. Je ne le connaissais pas si bien que ça mais le voir tombé là me touchait.
- Comment t’es tombé ? lui demandais-je, toi qui vole si haut d’habitude ?
- Trop haut diront certains, me répondit-il, mais de là-haut… qu’est-ce qu’on se marre ! Et puis on a une bien meilleure vue sur les choses.
- Tu sais, je te vois tombé là, et je ne peux m’empêcher de me trouver un peu hypocrite, un peu stupide de ne pas avoir pris le temps de te regarder voler. J’aurais dû faire plus.
- Je sais. Vous êtes nombreux dans ce cas. Ne reviens pas sur ce que tu n’as pas fait et concentre toi sur ce qui reste à faire.
- Ok… Mais quand même… C’est trop con… Tu pleures ?
- Oui. On m’a violemment arraché des plumes aujourd’hui. Douze parties de moi-même. Elles me manquent sacrément, ces plumes.
- Je comprends. Je suis désolée… Et ces plumes-là ? dis-je, en pointant du doigt quatre plumes très abimées.
- Elles ont failli être arrachées elles-aussi. Mais elles se battent. Et toutes ces autres-là se sont groupées autour d’elles pour les soutenir.
- Elles sont abimées elles-aussi. Moins, certes, mais elles ont l’air très touchées.
- Oui mais elles se battent. Pour celles qu’on m’a arrachées. Elles tiennent.
- Eh bien. C’est bien triste tout ça. Mais tu souris quand même.
- Et oui ! J’ai toujours souri, toujours ri. C’est pour ça qu’on m’apprécie. Grâce à mes plumes ! Ce sont elles qui amusent, qui font réfléchir par l’humour ! Je n’arrêterai pas de rire, sans quoi ces plumes auront été détruites pour rien…
- Mais moi dans tout ça – pardon d’être égoïste comme ça mais je me pose des questions, hein - moi qui suis une grosse bille en politique, qui suis une trouillarde finie (j’ai mis environ 25 ans avant de laisser quelqu’un lire un de mes textes quand même… par peur d’être jugée, tu vois le genre), moi dans tout ça, comment je peux t’aider ? Parce qu’à chaque fois que j’essaie de défendre mon opinion ou juste de la donner, que j’essaie de faire avancer les choses, évoluer les mentalités, je me heurte à des murs. Les vents contraires me poussent en arrière. Je ne suis pas de taille à lutter !
- Regarde, me dit-il, tu vois sur moi j’ai des plumes pour tous ceux qui en veulent. Pour ceux qui savent dessiner ou non, ceux qui savent écrire ou non, j’ai des plumes pour tous ceux qui ne veulent pas se résigner. Seule, tu n’es pas de taille peut-être. Mais c’est tous ensemble, chacun avec son crayon, avec sa voix, avec ses mots, ensemble qu’on y arrivera. Il y aura toujours des murs, toujours des vents contraires, mais nous en avons fait tomber, nous en avons repoussé. Alors, tiens, prends cette plume, elle est pour toi. Et essaie. Aide-moi à me relever et à voler de nouveau.
- Eh bien… Elle est sacrément lourde cette plume.
- Je sais. J’aimerais te dire qu’on s’y habitue et qu’elle s’allège avec le temps mais… c’est pas pour rien qu’il faut être nombreux à en tenir, tu vois.
- Ouais, je vois. Tu sais quoi ? Je la prends ta plume.
- Hey.
- Quoi ?
- Prends-la cette plume, continue ta route, mais, s’il te plaît, arrête de pleurer.
- Ok, Charlie.
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Une parabole un peu facile peut-être, mais je ne sais pas faire mieux pour l’instant. L'inquiétude que j’ai aujourd’hui est celle de perdre ma liberté d’expression, de transmettre un monde moins libre à mes enfants. Parce qu’il y a peu de choses que je fasse bien et l’une d’entre elles est manier les mots. Ces petits groupes de lettres au pouvoir si grand.
Alors, oui, il est trop tard pour être fervente lectrice de Charlie Hebdo sans me sentir un peu hypocrite, un peu trop tard pour me révolter sans me sentir coupable mais pas trop tard pour brandir les mots, pour expliquer tant bien que mal qu’il ne faut pas confondre les coupables, qu’il ne faut pas céder à une terreur trop évidente, ne pas se laisser entraîner par des discours trop faciles. Il n’est pas trop tard pour arrêter d’avoir peur d’être jugée sur mes opinions, pas trop tard pour les expliquer, les exprimer sans oublier de ne pas les imposer. Il y a des extrémismes partout, de toutes les couleurs, de tous les genres.
Et le danger est là : dans l’extrémisme, pas dans les croyances.
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