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Le ciné des enfants perdus 2 : le retour

du ciné, mais pas que !

Lisez-moi n°7 a.k.a. L'hypernombrilisme du jour : Les Intouchables

Publié le 26 Avril 2013 par Vanessa TERTRIN in Lisez-moi, hypernombrilisme

C'est avec une fierté non dissimulée que je publie ce texte qui fait partie de mes petits préférés. Il découle du titre du désormais very famous film du même nom. Point n'est besoin de le présenter, mais depuis, tout Hollywood veut nous piquer Omar Sy ! Bref, j'espère qu'il vous plaira autant qu'il m'a plu de l'écrire.

*********

Jérôme n’avait jamais couru aussi vite de toute sa vie. Il les entendait juste derrière lui, sur ses talons. Si jamais ils arrivaient à le stopper, c’était fini pour lui.

C’était le moment de faire marcher sa mémoire : il avait appris par cœur le plan de la ville, comme tous ses semblables. Pas le choix. Tous les Intouchables devaient connaître chaque rue, chaque recoin sombre, chaque voie sans issue, et surtout chaque emplacement de chaque cachette secrète ainsi que chaque passage permettant de s’y rendre. Ce n’était pas chose facile. Ces emplacements changeaient toutes les semaines afin de ne jamais pouvoir être retrouvés. On attribuait à chaque Intouchable une cachette différente tous les jours pour faire en sorte de n’être jamais plus de quatre à la fois par repaire.

Le sien aujourd’hui se trouvait à l’autre extrémité de la ville nouvelle, sur les anciens quais. Et là, tout de suite, le cœur au bord des lèvres, le souffle court et les poumons en feu, il était persuadé de ne jamais pouvoir arriver jusque là… Heureusement les nouvelles armures des Chasseurs les ralentissaient un peu, mais elles leur donnaient aussi plus d’assurance. D’après les derniers rapports, ces protections étaient désormais infaillibles. Les Intouchables perdaient là leur dernière solution de secours. Les Chasseurs ne craignaient plus leur contact et ne les laisseraient donc plus se débattre aussi facilement. Jérôme sentait le sang battre dans ses tempes. A chaque fois qu’un de ses pieds touchait le sol il était persuadé que sa jambe lâcherait et qu’il tomberait à terre, défait, vaincu. Il devait les semer rapidement. Et pour ça, il fallait les entraîner dans le labyrinthe des petites rues du cœur de l’ancienne ville. Encore quelques efforts, l’entrée de la vieille cité était juste devant lui.

Il entendit les cris des Chasseurs lorsqu’il bifurqua brusquement à gauche pour s’engouffrer dans un sombre dédale d’immeubles en ruines. Les gravats jonchaient le sol, rendant leur progression encore plus difficile. Jérôme commençait à prendre l’avantage sur ce terrain connu que les Chasseurs exécraient par dessus tout car ils savaient que lorsqu’un Intouchable y entrait, la plupart du temps, il leur échappait. Il grimpait, sautait, contournait aussi vite qu’il le pouvait, redessinant le plan de la vieille ville dans sa tête. Les quais étaient là-bas, un peu plus loin sur sa droite, mais il devait d’abord induire les Chasseurs en erreur en les entraînant dans l’autre sens. Il entendait leurs éclats de voix s’atténuer. Ils commençaient à le perdre. C’était le moment de tenter une feinte : il entra dans un des immeubles, monta les marches aussi vite qu’il put, jusqu’au sixième étage. Là il entra dans un des appartements. La façade de cet immeuble s’était totalement écroulée quelques mois auparavant, offrant désormais une vingtaine d’étages ouverts aux Intouchables qui ne manquaient jamais de s’y cacher le temps de laisser les Chasseurs s’essouffler dans les escaliers, pour finalement voir leur proie s’enfuir juste devant leurs yeux par l’ouverture béante de l’ancien mur d’un appartement.

Jérôme se plaqua le long d’une paroi, tentant autant que possible de calmer sa respiration, attentif au moindre bruit. Ils commençaient à monter. Ils progressaient dans les étages et n’étaient désormais plus très loin. Jérôme commença donc à s’avancer doucement dans l’appartement pour pouvoir ensuite se lancer vers le vide et fuir loin des griffes des Chasseurs. Mais derrière lui, les bruits avaient cessés. Il stoppa net. Plus rien. Quelque chose clochait. Les chasseurs ne lâchaient pas aussi facilement normalement. Il tendit l’oreille, tout en restant figé sur place. Son sang se glaça lorsqu’il entendit une voix féminine s’élever dans les étages. Une Furie. Ils lançaient une Furie sur lui. Un grand frisson lui parcourut le dos, ses jambes se mirent à trembler. Il sentit la panique l’envahir plus forte que lui. Il avait envie de céder à la terreur et de se mettre hurler. La voix se rapprochait. Il devait se ressaisir. La peur lui clouait les pieds au sol. Il prit une grande inspiration, ravala les larmes qui commençaient à lui monter aux yeux et finit par réussir à faire un pas. Ses jambes tremblaient, sur le point de le lâcher. Il continua à avancer : il le fallait s’il voulait vivre. Les Furies étaient craintes par les Intouchables car une fois l’une de ces femmes lancées sur leurs traces, il ne se présentait que deux options : soit la Furie se tuait, soit l’Intouchable mourait.

C’était la première fois que Jérôme était confronté à l’une d’entre elles. Les quelques survivants d’attaques de Furie n’avaient généralement qu’un conseil : fuir. Surtout ne pas essayer de la combattre. Le corps-à-corps devait être évité à tout prix. Les Furies étaient une sorte de mystère pour les Intouchables. Personne ne savait vraiment à quoi elles ressemblaient. On disait qu’elles étaient insensibles à la douleur, avides de violence, et ne connaissaient pas la peur. On lui avait raconté qu’elles tuaient les Intouchables en leur ouvrant le ventre ou la gorge à grands coups d’ongles, puis récupéraient le sang de leurs victimes pour en enduire leurs armes. D’après la sorte de légende qui les entourait, la douleur qu’elles infligeaient était ce qui se rapprochait le plus de l’insoutenable douleur provoquée par le contact de la peau d’un Intouchable.

Le cri qu’il entendit soudain juste derrière la porte poussa Jérôme à se lancer dans le vide pour reprendre sa fuite désespérée. Le hurlement que la Furie poussa ensuite en le voyant s’éloigner donna à Jérôme l’énergie qui lui manquait pour continuer la course. La peur au ventre, il fonça tête baissée vers les quais. S’il pouvait rejoindre l’eau, il était pratiquement certain d’être tiré d’affaire. Il leva les yeux : le fleuve n’était plus qu’à quelques mètres. Les hurlements sadiques de la Furie se faisaient plus intenses à mesure qu’elle se rapprochait et qu’elle sentait la victoire possible. Elle était juste derrière lui. Il se jeta dans l’eau sans ralentir sa course. Le froid lui serra la poitrine. Il remonta à la surface pour reprendre son souffle et commença à nager vers le milieu du fleuve. Une vive douleur à la cheville l’arrêta dans son élan et alors qu’il allait hurler, il fut entraîné avec force sous la surface, l’eau lui emplissant la bouche. Il sentit une autre main lui enserrer le bras. Il ouvrit les yeux. La Furie lui faisait face, son visage à quelques centimètres seulement de celui de Jérôme.

Jamais il n’aurait cru possible de lire aussi clairement la démence dans les yeux de quelqu’un. Il était difficile de réaliser qu’il s’agissait bien d’une humaine tant l’avidité de tuer lui déformait le visage. Pendant quelques secondes, Jérôme ne put détacher son regard de la Furie, mais le manque d’air le rappela à la réalité. Il essaya de détacher la main de la femme qui était comme vissée à son avant-bras. Elle lâcha prise, non sans lui arracher quelques lambeaux de peau au passage, tentant ensuite de saisir sa proie à la gorge. Jérôme s’appuya sur la tête de la Furie pour se propulser vers la surface et tenter de reprendre de l’air, mais elle lui attrapa les jambes pour le ramener vers le fond. La panique commençait à le gagner au fur et à mesure que l’air lui manquait. Dans un dernier élan, il crocheta ses jambes autour du torse de la Furie, bloquant ses bras par la même occasion, lança son visage au-dessus de l’eau et il prit une petite respiration. La femme se débattait tellement qu’il ne put rester à la surface, mais il refusa de lâcher prise, ses mains bloquant les épaules de la Furie. Il la regarda, elle hurla sous l’eau lâchant le peu d’air qu’il lui restait encore en bulles tout autour de son visage. Jérôme ne pouvait détacher ses yeux du visage de la Furie : il sentit les derniers soubresauts secouer le corps de la femme qu’il tenait entre ses cuisses. Il vit son regard devenir vide et vitreux. Il lâcha finalement prise et la regarda quelques secondes s’enfoncer dans les profondeurs de la Loire. Une dernière bulle d’air sortit d’une des narines de la Furie et remonta le cours de ses longs cheveux roux. Jérôme se dressa hors de l’eau et respira tant qu’il le pouvait. Alors qu’il entendait les cris des Chasseurs un peu plus loin, il prit une grande inspiration et retourna sous l’eau pour rejoindre l’entrée secrète de sa cachette du jour. Bien qu’il avait vu la Furie mourir sous ses yeux, il ne put s’empêcher de nager le plus vite possible, de peur de sentir encore les griffes de la démente s’enfoncer dans sa chair.

© Vanessa TERTRIN - 2013

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