Alors toujours sur le principe de prendre un titre de film et d'en faire un récit totalement indépendant, cette fois-ci c'est "Un singe en hiver" (Henri Verneuil – 1962) qui s'y colle. J'adorerais la voir jouée sur scène ou en court-métrage celle-ci !
*****
- J’ai froid.
- Qu’est-ce que tu dis ?
- J’ai froid, j’te dis.
- Oui ben qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Moi aussi j’ai froid.
- Oui mais moi j’en ai marre. J’ai faim en plus. J’ai froid et j’ai faim.
J’ai faim.
J’ai faim.
J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim !
- Oh merde tu fais chier, hein ! T’avais qu’à bouffer ce matin, comme tout le monde.
- Oui mais ce matin j’avais pas faim.
- T’es chiant, hein, j’ai faim maintenant moi aussi.
- Ah ! Tu vois ? Qu’est-ce qu’on attend là ?
- Ben on attend qu’ils arrivent. Qu’est-ce que tu veux qu’on attende en même temps ?
- On peut pas attendre au café d’en face ?
- Non.
- Pourquoi non ?
- Parce que non.
- Mais pourquoi non ?
- Parce que.
- C’est pas une réponse « parce que ».
- Parce que c’est comme ça, ça se fait pas, voilà. T’es content ?
- Non. Comment ça se fait que ça soit aussi long ?
- Ça te paraît plus long parce que ça caille mais sinon c’est une heure tout au plus.
- Une heure ? Tu déconnes ? On dirait que ça fait trois heures qu’on est là ! Pfffff….
- Ben non.
- Et nous après on fait quoi ?
- Ben on referme.
- On se gèle les miches pendant une heure juste pour refermer ??!
- Ben oui.
- Ben mon vieux !
- Ben oui, mais faut bien le faire.
- Qu’est-ce qui lui est arrivé à celui-là ?
- Heuuu, je sais plus trop bien, un accident de voiture je crois. Pour nous ça change pas grand-chose tu sais…
- Ouais. T’as du en voir des trucs quand même non ?
- Comment ça ?
- Ben… des gens qui sont morts bizarrement et tout, non ?
- Voir c’est un bien grand mot tu sais. Moi ici je ne vois que la fin, la boîte fermée et encore je la vois pas longtemps. Ce que je vois, c’est après.
- Après ?
- Quand les gens leur rendent visite.
- Ah ouais ? Genre ?
- Quoi « genre » ?
- Ben genre t’as vu quoi ?
- Rien de bien méchant : des veuves éplorées qui viennent tous les jours, des maris en larmes qui ne reviennent jamais parce qu’ils n’y arrivent pas, des fils ou des filles au regard tellement vide que tu sais même pas si ils se rendent compte d’où ils sont, ce genre de trucs, quoi….
- Mouais, c’est normal en même temps.
- Ben comme je te disais, rien de bien exceptionnel.
- Mmmh. J’ai froid.
- Ah si !
- Quoi ?
- Un moment y’avait une nana qui venait tous les jours à la même heure. Elle s’asseyait sur une des tombes, là-bas et elle lisait à voix haute un passage de bouquin pendant un quart d’heure.
- Et après ?
- Elle repartait.
- Comme ça ?
- Comme ça.
- Mais heu, pour quoi faire ?
- J’en sais rien. Elle a fait ça pendant un mois environ.
- Et après ?
- Après rien. L’ai jamais revue.
- Elle lisait quoi ?
- Je sais pas, je me suis jamais demandé.
- C’est con j’aurais bien aimé savoir.
- Ben tu sauras pas.
- Et c’est qui ?
- J’en sais rien, je te dis que je l’ai jamais revue.
- Mais nan mais c’est à qui qu’elle faisait la lecture ?
- Je sais pas trop, un jeune gars d’après l’inscription.
- Ah bon ? Il lui était arrivé quoi à lui ?
- Je sais pas. C’est pas moi qui était de perm’ quand il est arrivé.
- Ah bon.
- Ouais.
- Super. Vois les détails.
- Ouais ben tu demandes : je te réponds.
- Ben j’aurais peut-être pas dû demander. Et t’en as d’autres des histoires comme ça non ?
- T’es sûr que tu veux que je te réponde ? Parce que je voudrais pas te décevoir, hein !
- T’es con, vas-y dis. T’en as d’autres ou pas ?
- Pas trop, non.
- Ah bon ? Même pas des trucs un peu flippants et tout ?
- Hein ?
- Des trucs qui foutent la trouille, quoi ! Je sais pas, des fantômes, des bruits, tout ça…
- Non.
- Pffff, c’est nul. Tu bosses dans un cimetière depuis… chais pas moi… soixante ans et t’as pas d’histoires de fantômes…
- Soixante ans ? Ben merci ! Je pensais pas faire si vieux. Ça fait toujours plaisir.
- Mais nan, mais tu vois ce que je veux dire. Ça fait longtemps que t’es là, quoi, t’as peut-être vu ou entendu des trucs surnaturels, non ?
- Pourquoi ? Tu crois à ça toi ?
- Ben ouais pourquoi pas ? J’ai un pote qui m’a raconté un truc comme ça. Il avait loué une maison qui était hantée.
- Tu te fous de moi.
- Nan j’te jure ! Y’a une pièce où son chien refusait d’entrer ! Pourtant c’était un gros Rottweiler et tout mais le clébard il a jamais mis un bout de sa truffe dans cette pièce-là !
- Ah ouais ? Tu déconnes !
- Nan, nan ! Et puis au plancher, y’avait une tâche rouge qui apparaissait de temps en temps. Et même si tu la nettoyais ben elle revenait. Mon pote il a flippé aussi parce que des fois il entendait un enfant pleurer.
- Oh ben merde !
- Comme je te dis !
- Bon. Tu promets de pas te foutre de moi ?
- Hein ?
- Promets.
- Pourquoi ?
- Promets c’est tout.
- Je veux bien moi mais je sais pas trop à quoi je m’engage, là !
- Ça va, je te demande pas de me filer un de tes reins, non plus. Promets juste que tu vas pas te foutre de ma gueule.
- Je vais pas promettre comme une fille de 14 ans, quand même ! « Tu me promets qu’on se quittera jamais, copine ! »
- T’es con, hein ! Eh ben tant pis, je te raconterais rien.
- Hein ? Raconter quoi ?
- Ce que tu veux savoir, tes trucs pas naturels.
- De quoi ? Vas-y, dis !
- Si tu veux savoir, tu promets.
- Bon : croix de bois, croix de fer, là, heu, machin, si j’mens j’mange ma grand-mère et tout.
- Je mange ma grand-mère ?
- Quoi ? C’est pas plus con que de jurer d’aller en enfer. Tu voulais que je promette, non ? Bon.
- Admettons. Bref. Y’a des matins, en hiver, quand il fait encore noir et que je suis déjà au turbin, eh ben…
- Eh ben ?
- C’est pas la peine. Tu vas jamais me croire.
- Bon tu fais chier hein ! Raconte ! les matins d’hiver, t’es au boulot et quoi ?
- Bon. Ces jours-là, quand ça arrive, c’est toujours un peu brumeux. Mais à un moment, y’a un gros brouillard bien épais qui commence à monter du sol, tu vois pas clair à deux mètres devant toi. Et le froid devient encore pire, ça te glace jusqu’aux os.
- Je vois, je vois. Et ?
- Elle est là. Pas longtemps mais elle est là.
- Qui ça ? Où ça ?
- Je sais pas qui c’est. C’est une femme, habillée avec une robe comme dans l’ancien temps tu sais, elle est debout devant la tombe là-bas au coin du cimetière des enfants, celle avec la statue de l’ange qui donne la main à un petit singe blanc. C’est une vieille tombe d’ailleurs, elle date !
- Sans déconner ? Et elle fait quoi ?
- Rien, pendant quelques minutes, et puis au bout d’un moment elle se penche, elle porte la main à sa bouche puis sur la tombe, comme pour déposer un baiser, tu sais. Et après elle s’éloigne et je la vois plus. Et un peu plus tard, le brouillard se lève. Et à chaque fois, tu peux être sûr de trouver une rose rouge toute givrée posée sur la tombe, là où elle a mis sa main.
- Oh ben merde !
- Comme tu dis.
- Et t’es sûr que c’est pas une nana qui se fait un trip « costume » et « mise en scène » ta bonne femme fantôme ?
- Je crois pas non.
- Je vois pas comment tu peux en être sûr.
- Je me suis approché.
- Tu t’es approché ?
- Ouais. Une fois.
- Et ?
- Elle touchait pas terre.
- Ah.
- Mais bon. Comme tu dis, on peut pas être sûr. De nos jours c’est facile de faire des effets spéciaux comme ça.
- Ouais mais je vois pas trop à quoi ça lui servirait.
- Ouais… Surtout que c’est tous les ans, pendant une semaine. Et que ça fait 20 ans que ça dure.
- Oh ben merde !
- Ouais. Tu la verras peut-être toi aussi.
- Dingue ! J’espère bien ! Mais je m’approcherai moi !
- Ouais, c’est ça, on en reparlera.
- Si je te dis !
- Ouais, ouais…
…
…
- J’ai froid.
© Vanessa TERTRIN - 2013
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