Pour aujourd'hui je vais jouer les feignasses (c'est férié bordel !) et juste publier un autre de mes écrits. Un hommage au détective privé hollywoodien dans toute sa splendeur intitulé "La voix de son maître". Enjoy !
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Je vais y aller avec lui. C’est le rôle d’un bon chien et j’ai toujours été un bon chien. Et lui c’est un bon maître. Il a pas un boulot très drôle tous les jours. Et là, je le sens pas. Mes poils se hérissent et ma truffe ne se tient pas tranquille.
Cette affaire je la sens pas depuis le début. Il aurait pas dû dire oui. Quand elle est entrée avec ses jambes de dix mètres de long, sa chute de reins vertigineuse et des yeux que même la plus jolie des biches lui envierait, j’ai su. Il a sorti son regard de braise et sa voix de crooner et il accepté, bien entendu. Une source d’ennui, voilà ce que cachait la magnifique crinière rousse. Il a pensé à une affaire de femme trompée comme les autres, que le type avait disparu dans la nature au bras d’une autre petite, bien sûr. Mais comment se convaincre qu’un homme peut quitter une femme comme elle, hein ? Je ne suis peut-être qu’un chien, mais je suis le sien. Je le connais, je sais quel genre de nana retient son regard et son cerveau par la même occasion. Et ouais, même un clébard peut sentir ce genre de choses.
La ruelle est vraiment sombre. J’aime pas. Je couine et colle mon museau sur sa jambe pour lui faire comprendre. Il me repousse doucement d’une caresse, un doigt sur sa bouche pour gentiment me signifier de la fermer. Raté. On se croirait dans une mauvaise série télé. Pire : dans un roman de gare écrit avec les pieds. Une ruelle sombre à l’arrière d’un restaurant italien. La porte des cuisines entrouverte qui laisse s’échapper une vapeur blanche, des fumets de tomate et basilic et des éclats de voix aux accents spaghettis. Mon maître est adossé au mur sous un escalier en fer, sa cigarette à la main et son chapeau sur les yeux. Un cliché, je vous dis. Mais un putain de beau cliché.
Cette belle rousse, si elle est venue le chercher, c’est parce que mon maître est le meilleur détective privé de tout l’état. Ouais. Dick Tracy peut aller se rhabiller. A l’ancienne, il bosse. Et s’il est aussi bon, c’est grâce aux méthodes qu’il emploie. Pas toujours très catholiques mais efficaces. Il lui arrive d’avoir la main lourde et les poings ensanglantés, mais il parvient toujours à ses fins. Seulement là, il s’attaque à du gros poisson. Du requin même. Et les requins, c’est connu, ça aime l’odeur métallique de l’hémoglobine. Plus il fouine pour retrouver le mari de la rousse, plus je vois le ciment se refermer autour de ses pieds. Les indics sont pas clairs, les réponses ne sont données qu’à demi-mot, et tout revient toujours vers le Marchese et sa cour. Une sacrée bande de mafieux, quoi. D’ailleurs c’est derrière le restaurant de ce foutu marquis qu’on campe tous les deux ce soir. Autant dire qu’on y est jusqu’au cou.
Je suis pas le plus courageux des cabots, et mon instinct canin me dit de partir en courant mais je peux pas le lâcher. Surtout pas maintenant qu’un des cuistots vient de sortir de l’arrière-cuisine. C’est lui qu’on attendait, Tony La Tchatche. Je sens mon maître se raidir, se préparer à agir. Il jette son mégot à terre et l’écrase sous la pointe de sa chaussure au moment où le type passe à sa portée. J’ai à peine le temps de le voir bouger qu’il a déjà plaqué le rital contre les briques, lui enfonçant son flingue entre les côtes pour lui faire passer l’envie d’appeler à l’aide. Ça marche pas mal : le mec est à la limite de se pisser dessus, il ne criera pas. Un sifflement. C’est pour moi. Mon maître me demande de faire le guet à l’entrée de la ruelle. J’y vais sans rechigner. D’où je suis je n’entends rien. Merde. Au bout de quelques instants, je jette un œil discrètement pour voir ce qu’ils font. Claquement de doigts sec, merde, il m’a repéré. Je retourne rapidement à ma surveillance. J’entends des éclats de voix, des cris étouffés, des bruits de bagarre. Je dois surveiller la rue. Mais si jamais mon maître avait un problème pour une fois ? Tant pis, je regarde. Un autre mec est là. Ce petit péteux de Tony est en train de chialer comme une gonzesse en se tenant la mâchoire et s’éloigne en traînant le cul par terre. Ça sent mauvais pour mon maître. Je ne vois pas la tronche du nouveau mais il a l’air immense.
C’est la merde intégrale : Max les Mains Sales, bordel. Max Les Mains Sales est là et commence à tabasser mon maître. Comment j’ai pu ne pas l’entendre arriver ? Les Mains Sales maintient mon maître par les épaules, mais le lâche rapidement quand l’autre lui assène un coup de pied bien senti dans les bijoux de famille. J’aboie à en crever, je trépigne sur place, je me rapproche, je grogne, je recule, qu’est-ce que je dois faire ? Mon maître est dos au mur, un peu sonné, il a besoin d’une diversion pour reprendre un peu le dessus. Je prends mon courage à deux pattes et jette mes crocs sur l’arrière-train du molosse. Il hurle, se cambre, me balance un grand coup de poing dans le dos qui me fait lâcher prise et me colle au sol. J’ai à peine le temps de voir son pied arriver que je suis déjà en l’air et me prend un mur de plein fouet. Je ne peux ni me relever, ni aboyer, ni rester conscient alors que mon maître est désormais seul face au colosse.
Je sens qu’on me soulève. Qui est-ce ? Suis-je resté longtemps inconscient ? J’ai juste le temps avant qu’on sorte de la ruelle, d’entrouvrir les yeux et de voir le corps de Max les Mains Sales baigner dans son sang. Et mon maître ? C’est lui. Il me parle. Il s’essouffle en m’expliquant qu’on doit disparaître alors qu’il court loin du lieu où il a signé son arrêt de mort. Max les Mains Sales était le bras droit du Marchese. Son préféré. Et ce petit con de Tony la Tchatche a tout vu. Il a certainement déjà craché le morceau. Il faut partir sans se retourner, oublier la belle rousse. Son mari doit être au fond du fleuve et elle le rejoindra sûrement dès que le Marquis aura appris qu’elle avait engagé le privé qui a refroidi son fils spirituel. J’ai froid et j’ai mal. J’ai envie de tout lâcher. Mais je dois rester avec lui. C’est ce que fait un bon chien et j’ai toujours été un bon chien.
© Vanessa TERTRIN - 2013
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