Voilà pour cette deuxième édition de mes publications très très nombrilistes, mon interprétation du titre "Juste avant la Nuit" (Chabrol – 1971). Je l'ai intitulé "14h du soir" et certains d'entre vous la connaissent déjà mais j'en suis assez fière. Enjoy !
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Jamais je ne m’étais rendu compte à quel point le carrelage est froid.
Je ne sais plus si c’est le sol qui est glacé ou si c’est moi. Et cette sensation de chaud dans mon dos, ça doit être mon sang qui coule. Faut dire que c’est généralement ce qui se passe quand on se fait tirer dessus. Pan ! Un trou, le sang qui dégouline. Et si la balle ressort : deux trous pour le prix d’un ! Le gros lot ! Eh ben on dirait que j’ai gagné. Tu parles… Pour une fois que je gagne quelque chose dans ma vie, c’est une balle qui me perce en deux. C’est quoi cette phrase à la con que j’ai lu une fois sur ce site web qui me sort une citation différente par jour (j’aime bien, ça me donne l’air intelligent en société) ? Ah ouais : « je suis au soir de ma vie » ou un truc dans le genre… C’est un peu ça qui m’arrive. Là où c’est un peu plus ridicule, c’est qu’il doit être quelque chose comme 14h00. Alors niveau « soir de ma vie » c’est légèrement raté. Le truc qu’est sûr, c’est que c’est La Grande Nuit qui s’annonce pour moi, à en croire la moiteur du sang dans mon dos, la douleur cuisante des deux nouveaux orifices dans mon corps, ou encore la sensation glacée qui monte en moi. Et puis, la certitude que c’est la fin.
Je devrais me plaindre. Ouais c’est vrai, c’est moi qui suis en train de crever sur le carrelage de ma cuisine, là. Mais en même temps je peux pas trop, vu que j’ai un peu mérité ce qui m’arrive. Plusieurs fois, même. C’est pour ça que j’aimerais bien savoir lequel des trois pigeons a finalement eu le privilège et le cran de me refroidir. J’ai rien vu venir. Rien entendu. Pas d’intuition féminine que j’allais me faire descendre, ni même que quelqu’un m’attendait dans ce recoin sombre. Je le savais que j’aurais du ouvrir les volets en partant ce matin. Qu’est-ce que tu crois, Machin ? Que je sais pas que t’es encore là ? Je vois ta main, et le flingue qu’elle tient. Le canon reflète le rayon de soleil qui filtre à travers les persiennes. C’était une belle journée d’ailleurs. J’aurais dû savoir que c’était pas normal, que quelque chose allait merder. Avance, Machin ! Avance que je vois ta tronche ! Qui tu as tué, hein ? Chiara, Britanny ou Franka ? Laquelle s’est barrée avec ta fortune, tout ce que t’avais, hein ? Laquelle s’est bien foutu de ta gueule ? Avance je te dis ! Tu m’entends pas ou quoi ?
Et merde, que je suis conne. Je hurle dans ma tête mais aucun mot ne sort de ma bouche. Ma bouche qui ne fait que s’ouvrir et se fermer ridiculement en cherchant à y faire entrer de l’air. Je dois ressembler à un gardon. Non une carpe. Parce qu’on dit « frais comme un gardon » et pour ce qui est d’être fraîche c’est pas trop ça. Par contre on dit « muet comme une carpe » et là ça me paraît assez approprié. C’est pas mon habitude pourtant. C’est comme ça que je les ai eu tous les trois. En parlant. Je suis pas non plus trop mal faite de ma personne et ça aide un peu. Mais j’ai toujours su séduire en parlant. Avec pour fond un charmant paysage toscan pour Chiara, un goût prononcé d’Ohio pour Britanny, et un restant de mur de Berlin pour Franka. A chaque fois ça a fonctionné. J’avais ciblé pile. Quelques recherches et je savais ce qui les branchait. Ensuite, une teinture de cheveux, des lentilles colorées, des vêtements un peu clichés -mais les mecs s’en tapent généralement- et le tour est joué. Attention, l’arnaque n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut donner énormément de son temps et de sa personne. Et on ne choisit pas sa victime pour son physique, donc le don de soi n’est pas toujours très agréable. Avouons-le, il n’y a que Chiara qui n’a pas été très gâtée. Britanny s’en sortait plutôt bien et Franka était loin de pouvoir se plaindre. Mais Chiara s’est forcée en y mettant vraiment du sien parce qu’à la clé, il y avait une sacrée somme à décrocher !
Avance Machin ! Je t’entends respirer. Mon cœur bat dans mes tempes et j’entends de plus en plus mal. Mais la respiration est bien là. Et ça c’est quoi ? Des bruits de pas ? Je n’arrive plus à réfléchir… Mon cerveau bout et gèle en même temps. Dire que toute ma carrière d’arnaqueuse a été basée sur mon intelligence et là, je ne peux même pas reconnaître avec certitude un bruit aussi familier que le claquement de chaussures sur le carrelage. Réfléchis ma petite : le vieux Robert ne tient plus debout sans ses deux cannes, il ne pourrait pas être là en train de te viser avec un flingue. Surtout qu’il tremble tellement qu’il a déjà du mal à se verser un verre d’eau. Je le sais bien, je faisais tout à sa place quand je vivais avec lui -enfin quand Chiara vivait avec lui- et quand je dis tout, c’est bien TOUT. Brrr… j’en ai encore des frissons. Moi qui n’ait jamais voulu d’enfants pour ne pas avoir à m’occuper de couches ou de vomi, j’ai été servie. Non c’est pas lui. Et Britanny ? Est-ce que Lucas aurait pu faire ça ? A la cinquantaine on est encore jeune. Et lui c’est un sportif. Mais trop délicat. Lui il aurait par contre payé quelqu’un pour me dessouder. Pourtant avec lui comme avec Robert, j’ai pas merdé une seule seconde dans ma disparition. Rien. J’ai laissé aucune trace. Brittany comme Chiara n’ont jamais légalement existé. Ils n’auraient pas pu me retrouver. Non. Là où j’ai pu me planter par contre, c’est avec Li-Chi, mon délicieux petit chinois au doux nom de fruit exotique. Franka a transgressé sa propre loi. Je me suis trahie. Je suis tombée amoureuse. Heureusement je m’en suis rendue compte. Mais j’ai du accélérer les choses. Couper court. J’ai pu manquer un détail. C’est ça, avance que je vois ta tronche avant de ne plus voir du tout.
Et merde. Evidemment. Toi ma belle, je t’ai trop bien appris le métier, je me suis plus méfiée et je t’ai tout dit des mes trois derniers coups. Bien joué. L’élève dépasse la maîtresse. Le seul truc qui me fait chier, Juliette, petit padawan, c’est de ne pas y avoir pensé avant toi. Tiens, il commence à faire nuit, on dirait.
© Vanessa TERTRIN - 2013
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