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Le ciné des enfants perdus 2 : le retour

du ciné, mais pas que !

Lisez-moi n°10 a.k.a. L'hypernombrilisme du jour : Dream a little dream of N.

Publié le 15 Mai 2013 par Vanessa TERTRIN in Lisez-moi, hypernombrilisme

Cette fois c'est une inspiration libre, comme ça, une envie d'écrire qui m'a entraînée sur ce terrain-là. J'espère que ce texte vous plaira autant qu'à moi.

*********

Dream a little dream of N.

 

Elle aurait donné n’importe quoi pour voir autre chose que de l’indifférence dans ces yeux-là.

N. possédait ce regard sans détours auquel elle ne savait pas résister. Il était toujours correct, adorable, drôle et réservé, mais n’était pas homme facile, pas du genre à napper la vérité d’une couche épaisse d’hypocrisie – pas comme elle – oh que non.

Elle savait donc déjà qu’elle ne l’intéressait pas. Pas comme ça.

Seulement, c’était inacceptable pour elle. Depuis qu’il était entré dans son cercle d’amis, elle le voulait. Depuis qu’il s’était assis en face d’elle au café en face de la faculté de lettres, elle le voulait. Depuis ce moment précis où il lui avait été présenté. Depuis la première fois où il lui avait souri. Il était toujours gentil avec elle. Suffisamment distant et prudent, mais toujours adorable. Mais elle ne supportait pas l’idée de ne jamais pouvoir le toucher. Cette indifférence la rendait totalement dingue. Elle refusait de ne jamais pouvoir être avec lui, elle refusait d’abandonner. Elle le voulait. Être avec lui. Être son unique centre d’intérêt. Être celle qui le faisait rire. Même celle qui le faisait pleurer. Le regarder dormir. Et puis, le toucher, bien sûr. Caresser la courbe puissante de ses omoplates, les muscles saillants de ses bras, s’enivrer de son torse à l’allure si protectrice, s’endormir les doigts entrelacés dans les siens, repousser une mèche sur son front, se noyer dans ses yeux, suivre du doigt le dessin de ses sourcils, de sa joue, de sa bouche fine et sévère, perdre la raison d’un seul baiser sur ces lèvres tant désirées. Elle devenait folle rien qu’à l’idée que ces contacts rapprochés pourraient ne jamais avoir lieu.

Alors elle se réfugiait dans son monde imaginaire fait de lui. De lui, lui, et encore lui. Elle le rêvait en prince charmant, en sauveur de l’humanité, en garçon d’à côté, en voisin de palier, en père de ses enfants. Elle le rêvait à son bras devant le reste du monde. Elle le rêvait amant secret, passion interdite. Elle le rêvait heureux comme jamais, riant à pleins poumons. Elle le rêvait pleurant à chaudes larmes sur son épaule. Elle le rêvait entier, à elle et seulement à elle. Les rêves éveillés mettant en scène leur premier baiser devenaient pratiquement permanents maintenant. L’empêchant de travailler, dormir, manger, bref : de vivre. Son fantasme favori était peut-être aussi son plus simple. Celui qu’elle mettait en scène dans les locaux où elle travaillait. Assise à son petit bureau gris, entourée des ses dossiers gris, elle travaillait sans joie, comme d’habitude. Grise, elle aussi. Et puis, soudain, elle entendait des clameurs venir de l’extérieur. Une agitation inhabituelle s’emparait des occupants du bâtiment entier. Elle se levait donc comme tout le monde, saisissant mal les commentaires à demi-voix des ses collègues tout aussi gris que le reste de son environnement quotidien. La porte principale était ouverte sur l’extérieur mais la lumière était tellement forte et brillante qu’on ne distinguait pas le paysage. C’est alors qu’elle voyait se dessiner le contour d’une silhouette s’avançant dans l’entrée. Elle aurait reconnu cette démarche n’importe où. Dans ce rêve-là, il portait un costume impeccable gris anthracite, ouvert sur une chemise blanche négligemment déboutonnée au col. Comme il s’agissait de son rêve éveillé, elle le faisait s’avancer vers elle sans un seul regard pour toutes ces autres, pourtant tellement plus jolies qu’elle. Elle le faisait marcher droit sur elle sans la moindre hésitation, mais pas trop vite non plus pour faire durer le plaisir. Il s’arrêtait alors juste devant elle, ôtait ses lunettes de soleil, plongeait son regard bleu acier dans le sien, lui relevant le menton du bout de l’index, et la fixant intensément pendant plusieurs minutes. Et puis, avec ce petit sourire en coin qui mettait son cœur à elle à l’envers – elle adorait ça et c’était son rêve après tout – il passait sa main autour de sa taille, l’attirait à lui et lui donnait enfin, tout doucement, le baiser tant attendu. Alors elle sentait son cœur exploser, son corps prendre feu, ses sens partir en vrille : moment sublime. Et sans un mot de plus, ils partaient tous les deux, sans jamais se retourner. Un rêve éveillé absolument parfait qu’elle s’autorisait dès qu’elle avait un petit coup de blues. Autant dire très souvent.

Arriva par conséquent le jour où ayant perdu de vue la limite entre ses merveilleux fantasmes et sa réalité, elle trahit sa passion dévorante pour N. aux yeux de tous leurs amis communs. Là. Au milieu de ce bar où ils avaient l’habitude de se retrouver presque tous les mardis soirs depuis qu’ils étaient passés de la vie étudiante à la vie active. Euphorisée par la brûlante réalité de son dernier rêve éveillé, elle se vit, sans vraiment s’en rendre compte, s’approcher de lui, poser la main sur sa nuque et se pencher vers le visage parfait de N.

Autant dire que le mouvement de recul de celui-ci la tira brutalement de sa demie-transe et que le « putain, mais qu’est-ce que tu fais ? » choqué qu’il ajouta à son geste finit de lui plomber le bas des jambes. Tétanisée pendant quelques secondes, elle sentit une vague à la fois glacée et brûlante la parcourir des pieds à la tête, s’accrocher à son visage, la laissant cramoisie balbutier un pauvre « ben quoi ? Si on peut plus rigoler… » maladroit afin de tenter de sauver les restes des meubles. Tentative moyennement couronnée de succès au vu des regards lourds d’expression qui se posèrent sur elle tout au long de la soirée. Enfin, long, pas vraiment puisque pour une fois elle abrégea sa présence prétextant une certaine fatigue - oh la la, oui, sinon ça va être difficile au bureau demain ! – alors qu’habituellement elle partait presque la dernière afin de faire durer au maximum les heures passées auprès de l’homme de ses rêves.

Morte de honte, elle s’enfouit sous sa couette en essayant de s’y perdre, assénant au vide de son appartement faussement coloré que JAMAIS ! Plus JAMAIS ! Elle ne sortirait de son lit – m’en fous, j’irai pas bosser, tous des cons, toute façon – et maintes fois elle retourna la scène de sa magistrale humiliation dans tous les sens possibles sans parvenir à comprendre ce qui avait bien pu lui prendre bordel de merde. Elle finit tout de même par sombrer dans un sommeil sans rêves, contrairement à son habitude.

Le nez dans son café le lendemain matin, elle ne pouvait toujours pas croire qu’elle avait pu faire… ce qu’elle avait pu faire (non elle ne pouvait plus le formuler, même en pensée. Comme ça, ça paraissait un peu moins vrai…) Elle n’y croyait toujours pas en se brossant les dents. Pas plus en s’accrochant à la poignée du bus. Et pas non plus en fermant la porte de son bureau. Mieux valait bosser pour essayer de détourner ses pensées de N. et du malheureux « incident » -appelons ça comme ça, oui - de la veille. Alors elle se jeta à corps perdu dans ses dossiers. Elle arrivait tôt le matin et partait tard. Arriva forcément le mardi soir. Elle y pensait depuis plusieurs jours déjà. Devait-elle y aller ou non ? Si elle n’y allait pas, ça ne ferait qu’ajouter au malaise. Elle devait y aller. Mais si elle y allait, n’allait-elle pas crever de honte sur place ? Certainement, oui. Mais il fallait en passer par là. Au bout de quelques heures, ça ne se verrait plus. Presque plus. C’était décidé, elle y allait.

Elle prit une grande inspiration avant d’entrer dans le bar, chercha tout au fond d’elle ses plus grands talents d’actrice, afficha un de ses plus beaux sourires et se lança. Alors qu’elle jetait un « Salut » à tout le monde, elle ne put s’empêcher malgré elle de remarquer immédiatement l’absence de N. et de s’en inquiéter tout aussi immédiatement, tout en essayant de ne rien laisser paraître. Ce qui lui demanda un effort surhumain. Tout comme ne pas demander directement où il était, lui qui habituellement était pratiquement toujours le premier arrivé. Elle ne demanda pas. Mais il ne vint pas non plus. Ni la semaine qui suivit. Alors qu’elle commençait à être persuadée que c’était de sa faute, qu’elle ne le verrait plus jamais, alors qu’elle s’entraînait chaque soir à des conversations fictives avec lui, bien décidée à l’appeler mais qu’elle ne le faisait jamais, alors qu’elle commençait à perdre espoir, elle le vit revenir, le mardi suivant. Tout le monde posa alors les questions qu’elle-même aurait voulu poser – impeccable - mais elle n’eût pas les réponses qu’elle voulait entendre. Ce que N. annonça ce soir-là lui creva le cœur. Elle eût la sensation de mourir sur place. De voir tous ses espoirs partir en fumée, brusquement et douloureusement. S’il n’était pas venu depuis plusieurs jours, c’est qu’il préparait son départ. Il allait s’en aller, loin. La laisser. Traverser l’océan. Poursuivre ses rêves à lui en tuant son rêve à elle. On lui promettait un rôle important. Le rôle de sa vie. Celui qui le lancerait enfin dans le paysage cinématographique mondial. Elle prétexta un malaise passager, une faiblesse soudaine qui n’était finalement pas si fausse que ça pour rentrer chez elle.

La pluie battante n’en finissait plus de tenter de lessiver l’immense tristesse qui la compressait de toutes parts. Elle sentait à peine les gouttes couler le long de son dos. Elles étaient pourtant glacées, mais moins que le vide qui se creusait en elle. Les larmes avaient commencé à couler malgré elle dès qu’elle avait eu un pied hors du bar. Et ne s’arrêtaient plus. Elle s’allongea sur son lit sans même prendre la peine de se déshabiller. Elle avait l’impression de pleurer ses forces vitales. Jamais elle n’avait souffert autant. Jamais elle ne pourrait se relever de ça. Jamais elle ne pourrait survivre à son départ. Elle se sentait déchirée de l’intérieur. Qu’allait-elle devenir sans lui ? Elle vivait à travers lui et pour lui depuis si longtemps qu’elle n’avait jamais voulu envisager la possibilité qu’il puisse un jour ne plus être là, ou finalement céder à une autre, malgré toutes celles qu’elle avait vu défiler, les haïssant comme jamais. Il ne partait même pas pour l’une de ces pétasses. Heureusement quelque part. Mais ça ne changeait rien au résultat. Il partait. Dans trois semaines, il fêtait son départ avant de monter dans l’avion. Fêter son départ. Tu parles. C’était bien la dernière chose qu’elle avait envie de fêter. Elle avait pourtant répondu d’un « bien sûr ! Tu peux compter sur moi » faussement enjoué quand N. lui avait demandé si elle viendrait célébrer ça dignement. Elle s’était étonnée elle-même d’ailleurs. Elle aurait voulu lui hurler que son départ pour elle, ce serait tout le contraire d’une fête, qu’elle allait crever de tristesse, qu’il était sa raison de vivre et qu’elle ne voulait pas qu’il s’en aille. Mais non. Elle avait tenu bon devant ses yeux à lui si plein de rêves naissants, ses beaux yeux bleus qu’elle chérissait du plus profond de son âme. Elle se sentait misérable. Seule. Seule et terriblement misérable.

Elle pleura encore longtemps. Très longtemps. Jusqu’au bout du bout de ce qu’elle pouvait tenir. Elle ne se souviendrait même pas le lendemain de quand elle avait finalement rendu les armes.

Elle se réveilla dans la moiteur de ses draps, ses cheveux à moitié séchés lui collaient au visage. Ses yeux étaient lourds et bouffis. Elle se redressa sur un coude, puis s’assit sur le bord de son lit. Sa tête cognait. Les sanglots de la veille lui martelaient les tempes. Elle s’essuya le nez du revers de la main. Elle se leva. Trop vite. Un étourdissement la força à se retenir au bord de sa table de nuit. Elle ôta ses vêtements, les lâcha négligemment à ses pieds et se coula sous une douche chaude. Elle avait perdu toute notion du temps. Cette journée passa sans même qu’elle comprenne. Comme la semaine qui suivit. Ses gestes étaient devenus automatiques. Hors de chez elle, elle faisait parfaitement illusion. Faussement joyeuse, elle participait activement à la préparation des surprises pour la « fête » de départ de N., débordante d’idées, de bonne volonté, et de bonne humeur. Dans son antre, elle devenait l’ombre d’elle-même. Elle n’allumait plus la lumière, n’éteignait plus la télévision. Elle mangeait des plats froids directement dans les barquettes. Quand elle mangeait.

Le jour de la fête, elle pesait sept kilos de moins. Ça lui allait bien. Ce n’était pas bien, mais ça lui allait bien. Elle avait choisi une robe hors de prix, s’était fait coiffer et maquiller. Elle se trouvait jolie, ce qui était rare. On la complimentait. Ce qui était rare aussi. Toute la nuit, elle fit ce qu’on attendait d’elle. Elle rit, but, dansa, conversa. Impeccable. Elle resta pour aider à ranger. Jusqu’à être seule avec lui. Il ne cessait de la remercier pour son aide. Elle souriait simplement en répondant que c’était normal, que c’est ce que font les amis. Il avait un peu trop bu. Il ne pouvait pas conduire. Elle proposa de le ramener. Il s’écroula sur le siège passager et s’endormit quelques minutes plus tard. Elle le fit monter chez elle. Il protesta un peu, il devait passer chez lui finir sa valise pour ne pas rater son vol plus tard dans la journée. Elle insista en expliquant qu’il n’avait qu’à se reposer quelques heures et qu’elle le ramènerait un peu plus tard. Il acquiesça en se recroquevillant sur le canapé rose. Elle était épuisée mais ne put aller se coucher. Il était là. Juste devant elle. Son bel endormi. Elle aurait voulu le garder comme ça à jamais. A jamais. Il se réveilla deux heures plus tard. Elle lui apporta un verre de jus d’orange pressée tout frais. Un régal. Il se confondait en excuses, embarrassé d’être tombé comme une masse la veille. Ils rirent tous les deux. Il se sentait encore fatigué. Elle lui suggéra de se rallonger quelques instants, le temps qu’elle prépare un petit-déjeuner qui le requinquerait. Ce qu’il fit. Elle s’agenouilla au pied du canapé un quart d’heure plus tard lorsqu’elle fut sûre que les somnifères avaient bien agi. Il était beau comme jamais. En paix. On aurait dit une statue grecque, comme celle qu’elle admirait tant dans les musées. Sa main trembla lorsqu’elle la posa sur le front de N. Mais lui ne bougea pas. Alors elle caressa la ligne parfaite de son profil. Elle passa de longs moments à le regarder, lui caresser les cheveux, souligner sa jolie bouche, effleurer son menton. Et puis elle le saisit sous les épaules et le tira du canapé. Elle le fit glisser jusque dans l’arrière-cuisine et le fit entrer dans son écrin. Là au moins il resterait avec elle pour toujours. Elle préserverait sa beauté, il ne pourrait lui en être que reconnaissant, et elle le garderait auprès d’elle. Là où était sa place. Sa vraie place.

Au fil des jours et des semaines qui suivirent, elle fut plus heureuse que jamais. Il était resté. Resté avec elle. Chaque matin, elle commençait sa journée par aller le voir et lui donner un baiser. Chaque soir en rentrant du bureau, elle courait le retrouver. Son bonheur était enfin comblé. Elle se dit qu’il était tout de même temps de faire un peu de ménage dans cette pièce. Elle avait failli glisser dans la crème glacée fondue alors qu’elle s’approchait de son merveilleux amour.

Puis elle se pencha au-dessus du congélateur pour ôter délicatement un peu de givre du bout des cils de son bien-aimé.

 

© Vanessa TERTRIN - 2013

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L
quelle chute!! je ne l'avais pas vu venir celle-là! impressionnant, comme toujours! surtout ne t'arrête jamais d'écrire ma belle! .... (lost for words, which is quite rare!)
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